1. Le défi - Trois voix


    Datte: 12/03/2018, Catégories: nonéro, humour,

    Trois ans que je promenais mon existence sans aucun point de repère. Je vivais. Sans plus. Où passaient mes journées ? Comment arrivais-je à dormir la nuit alors que douze heures par jour je traînais, sourire aux lèvres, ma façade parfaite d’homme heureux, marié avec deux enfants. Depuis six mois, la solidarité sociale même ne fonctionnait plus. Dans une société contradictoire où le travail reste malgré tout une valeur de référence, mais où de plus en plus se trouvent spoliés de ce signe d’appartenance, en clair, je n’étais plus personne. Ce dimanche-là, je m’étais réveillé tôt, habillé, rasé, j’étais sorti et en l’absence de but, je flânais dans le marché aux puces. Peu à peu, un rouage se mit à se décoincer : je regardai autour de moi. Il y avait là environ deux cent cinquante "exposants". Ils vendaient des babioles récupérées Dieu sait où (et parfois, mieux valait ne pas trop se poser la question). Il était évident que la plupart ne vivaient que de ça, à la frange de la légalité, et cela leur rapportait juste assez pour tenir jusqu’à la semaine suivante. Certains d’entre eux étaient devenus des copains et m’offraient même un café, parfois. Pour la première fois, je les voyais, eux dans leur ensemble, et moi, individuellement. Comme tous les dimanches également, je passai devant un artisan : il vendait des miroirs sur lesquels il avait écrit une maxime ou l’autre, agrémentée d’un dessin un peu naïf. Le type même de l’objet inutile, mais qui se vendait, allez savoir ...
    ... pourquoi. Ce jour-là, il avait placé en évidence un petit cadre tout simple dans lequel était écrit : J’eus un choc. Je voyais ma tête me regardant, avec cette interpellation douce, presque gentille, aussi naïve que son illustration. Je regardais mes yeux un peu vides. Je repensais à hier. Rien. Et à avant-hier. Re-rien. Et la semaine passée, et la semaine d’avant. Et je me rendis compte que même si je le voulais, je ne pourrais pas me payer ce petit miroir. Toutes mes possessions étaient dans ma tête et dans mon cœur. Triste bilan. Je me retournai et regardai mieux autour de moi. Tous ces gens, se posaient-ils la même question ? Cette femme qui attendait le chaland, vendant des tasses minuscules d’une autre époque ? Ce couple, déchargeant un lot de vêtements de seconde main ? D’un coup, j’avais envie de leur demander « Et vous ? » Ma pudeur me retint. Je revins à l’appartement et me mis à préparer le café, le petit-déjeuner. L’odeur et le bruit finirent par réveiller mon épouse et mes enfants. Je les regardai tous, souriants, puis demandai à Élisabeth : — Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?— La table est mise ? me répondit-elle, un peu étonnée.— Oui, ma Dame, alors, qu’est-ce qu’on fait, aujourd’hui ?— Toi, je ne sais pas, mais moi, je vais prendre ma garde à l’hôpital. Oui, bien sûr. L’hôpital. Le sacro-saint hôpital. Ce temple de l’art de guérir. Ses malades-clients-patients, ses médecins-dieux dont Élisabeth était la vestale, comment avais-je pu oublier les horaires d’esclavagiste ...
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