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Le défi - Trois voix
Datte: 12/03/2018, Catégories: nonéro, humour,
... que l’hôpital imposait à son personnel ? Elle mangea sans un mot et s’en fut, s’arrêtant juste un instant sur le palier pour me jeter un coup d’œil interrogateur. Mes enfants finirent par se lever également. Bise distraite, petit-déjeuner ensommeillé, et direction le canapé pour la traditionnelle séance télé. De bons petits, en somme. Nouveau choc pour moi. Pour eux aussi, que j’existe ou pas n’aurait pas fait la différence. Un léger vide tout au plus. Je n’en revenais pas d’être passé à côté de cet état pendant tant de temps. Tandis que je rangeais la vaisselle, j’élaborais diverses théories à ce sujet, dont la plus raisonnable était sans doute la douceur du temps qui passe : rien, absolument rien pendant ces trois ans, n’avait remis ma situation en question : mon emploi perdu, je n’avais pu, voire voulu, en retrouver un autre, alignant les prétextes, acceptant les excuses, bercé par la douceur de l’indemnité de licenciement d’abord, par le confort de l’allocation de remplacement de revenu ensuite puis, ces six derniers mois, par le savoir-faire budgétaire de mon épouse et sa résignation à me voir à la maison jour après jour. Même côté besoins, je ne dérangeais personne : je ne buvais pas, ne fumais pas, ne voyageais pas, ne courais pas les filles. Un bon petit mari, en somme, dont on ne parle pas trop, qui ne la ramène pas, avec qui on fait l’amour une fois toutes les semaines avec tendresse et sans passion. Comment Élisabeth pouvait-elle supporter cette vie sans saveur ? ...
... Et qu’étais-je devenu pour la lui imposer ? Il fallait que je réfléchisse. Maintenant. Pas dans deux jours, pas demain. Maintenant. — Les enfants, votre manteau, on va chez Papy et Mamie. Mes parents étaient une valeur sûre pour eux, mais l’était-elle au point de renoncer aux dessins animés dominicaux ? Heureusement pour moi, il sembla que oui : une heure de voiture plus tard, nous sonnions à la maison de mon enfance. Papa a sonné à la porte de Papy et Mamie. Mais personne n’est venu ouvrir. Il a sonné encore, parce que la voiture de Papy était là, donc il pensait qu’ils étaient là aussi. Moi, j’ai commencé les déductions, comme Sherlock Holmes. Il était évident que Papy et Mamie avaient été enlevés. Je me suis penché, pour examiner le sol avec mon index et mon pouce en forme de loupe, à la recherche des indices. Au coin de la maison, le robinet gouttait dans l’arrosoir. Ça faisait plic plic plic. J’ai attrapé l’anse, et j’ai essayé de le soulever. Marc, à l’école, il dit que les filles, elles aiment les muscles. Moi, j’aime pas les filles, mais maman, elle dit qu’un jour, je les aimerai. Alors au cas où, je m’entraîne à avoir des muscles. Quand je vois quelque chose de lourd, je le soulève. Mais parfois, c’est vraiment lourd, alors je n’y arrive pas, et ça tombe. Papa avait drôlement râlé, le jour où j’ai soulevé la télé, et ma sœur, elle me parlait plus depuis que j’avais soulevé sa chaîne stéréo. L’arrosoir était lourd, mais j’étais sûr qu’en me concentrant bien fort, j’y ...