1. Le voleur d'âmes


    Datte: 09/10/2019, Catégories: nonéro,

    « Abyssus abyssum invocat : l’abîme appelle l’abîme. » Psaume de David, XLIII, 8 « Plus on analyse les gens, plus les raisons de les analysers’effacent, puisque tôt ou tard et partout, on arrive à cetteaffreuse chose : la nature humaine. » Oscar Wilde, DM Liana était en train de lire sur son lit lorsque M. Tomaze lui avait téléphoné, vers le milieu de l’après-midi. Elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis un peu plus de deux semaines et avait redouté (et en même temps, espéré…) que le projet soit tombé à l’eau, faute de temps et de moyens. Il l’avait détrompée en l’informant poliment qu’il était libre le lendemain, à midi pile. – Voulez-vous déjeuner avec moi ? avait-il ajouté, d’un ton très naturel, comme s’ils se connaissaient depuis toujours et s’invitaient souvent à déjeuner. Légèrement étonnée de cette attitude, Liana lui avait assuré qu’elle pouvait déjeuner avec lui sans problème (même si secrètement, elle n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il comptait l’emmener). Elle s’arrangerait pour partir plus tôt de la bibliothèque et récupérer sa demi-heure un autre jour. – Très bien, mademoiselle, avait-il répondu. Nous parlerons de vous, du temps qu’il fait, et surtout de vos croquis, si vous le permettez… Liana avait cru déceler un fond d’ironie dans ses propos, mais ne voulant pas jouer l’emmerdeuse au téléphone, elle avait préféré lui dire que tout était okay et qu’ils se verraient le lendemain. Et en raccrochant, les sourcils froncés, comme effleurée d’un  étrange pressentiment, elle se persuada qu’il ne réussirait jamais à la faire parler d’elle. – Je suis née ici, admit Liana, son verre de vin rouge à la main. Longtemps, j’ai cru qu’un jour je quitterais cet endroit pour aller loin. Et vous voyez, je suis encore là, tel un roc inébranlable… Un peu d’amertume s’était glissée dans sa voix. En face d’elle, M. Tomaze opina lentement de la tête, comme pour lui signifier qu’il comprenait ce qu’elle ressentait. – Vous n’en êtes jamais partie ? s’informa-t-il aimablement, tout en lui versant à nouveau du vin. Elle le regarda fixement, se demandant où il voulait en venir. Elle avait bien sûr remarqué qu’il l’incitait à parler, lui, sa voix douce, le vin qu’il s’obstinait à verser dans son verre – mais une certaine forme de perversité la poussait à répondre à ses questions, pour mieux découvrir le filon qu’il comptait lui-même exploiter. Pour le moment, bien entendu. Une fois qu’elle aurait compris le but qu’il s’était fixé, elle arrêterait ce petit jeu épuisant. Espérait-il la rendre soûle ? Avec un sourire intérieur, Liana se dit qu’il allait peut-être y réussir. Le vin lui tournait la tête, et la chaleur qui régnait sur la terrasse du restaurant, malgré le parasol au-dessus de leur table, était quasi infernale. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, se désintéressant une minute de son interlocuteur pour observer ses voisins, la foule bigarrée, colorée qui peuplait la terrasse de la crêperie, le voyage des nuages filandreux, rares, ...
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